Devenir riche après son introduction en bourse ou être utile ?

C'est moche de vieillir, on fait des bilans, on se dit que l'on a pas si mal réussi, que l'on aurait plus mieux faire, mais on se demande surtout comment on aurait pu mieux faire. De mon côté, j'aurais pu mieux faire sur trois plans différents.

Dans mes plans de jeune diplômé d'école de commerce, j'avais prévu de monter plusieurs sociétés avant l'age de 35 ans et de basculer sur une activité à mi temps d'aide au développement à partir de cet âge pour ne conserver qu'un mi temps sur mes activités de dirigeant de start up. Ce projet était assez clair et, avec le recul, je réalise que j'avais une sacré confiance en moi: non seulement, j'osais imaginer que je pourrais créer des sociétés qui marcheraient, qui existeraient encore 10 ans plus tard et qui seraient suffisamment rentables pour me permettre de faire du bénévolat le reste de mon temps. J'ai eu de la chance: une seule de mes sociétés a disparu et les autres me permettent de bien vivre, même cela a été plus dur que prévu. En revanche, si je travaillais à mi temps, elles iraient nettement moins bien.

Mais revenons-en aux trois plans sur lesquels j'aurais pu être plus utiles.

Premier plan: j'aurais pu être plus utile à l'économie

Avec le recul, je sais que j'aurai pu avoir une utilité économique beaucoup plus importante que celle que j'ai aujourd'hui. Mes deux agences ont formé à des métiers de pointe dans le domaine du webmarketing 100 à 150 professionnels si l'on inclut employés, stagiaires et contrats de qualification. Mes agences ont aidé mes clients à générer des dizaines de millions d'euros de CA et à travers mon activité de formation, j'ai formé plusieurs milliers de personnes, qui ont fait profité des connaissances que je leur avais transmises leur employeur de l'époque ainsi que les suivants. J'ai, donc, eu une certaine utilité. Mais, avec le recul, par rapport à ce dont j'étais capable de faire, je sais qu'il y a de la marge et que j'aurais pu faire beaucoup mieux.

Deuxieme plan: j'aurais pu être plus utile à la société

Même à une époque où les utopies sont étouffées par l'économie, l'argent et la gloire, n'oublions pas que de nombreuses autres choses ont de la valeur. Ainsi, à titre personnel, je me suis toujours senti concerné par le sort des habitants des pays en développement qui avaient été laissés sur le côté par les puissances dominantes du XXe siècle.

J'avais, donc, envisagé de contribuer à résoudre ces déséquilibres. C'est d'ailleurs ce qui m'avait motivé à suivre des études en école de commerce initialement: partant du constat que l'économie menait, de plus en plus, le monde, l'école de commerce me paraissait être le point de départ de tout démarche de solidarité internationale moderne. Mais, au sortir de l'école de commerce, je me suis vite aperçu que je n'avais pas de valeur pour les associations internationales n'étant ni médecin, ni ingénieur, et, que pour avoir de la valeur pour ces associations, il me faudrait attendre d'avoir une dizaine d'année d'expérience dans le domaine de la gestion. J'ai, donc, décidé de faire mes armes dans le web en attendant de revenir à mes premières amours.

Paradoxalement, la mondialisation tant redoutée en Europe m'a grillé de vitesse et tiré de la pauvreté des dizaines de millions de personnes entre 1995 et 2005. Quelque part, la mondialisation a dépassé mes espoirs les plus fous en donnant leur chance à des dizaines de millions d'hommes, qui ont pu prouver qu'ils valaient autant que les Européens ou les Américains.

Là, normalement, si vous êtes un français bien pensant influencé par le discours des syndicats, des hommes de gauche et d'une bonne partie des hommes de droite et d'extrême droite (qui pense que la mondialisation est un fléau absolu, dont il est impossible de faire sortir la France et l'Europe), vous pensez que je suis une saloprie de libéral. Oser dire que

Savez-vous que 95% des vietnamiens sont optimistes pour l'avenir quand seulement 13% des français le sont ? Grâce à qui ? Grâce à l'intégration de l'économie vietnamienne dans l'économie mondiale. De façon, certes, très imparfaite, avec des déséquilibres énormes, un impact sur l'environnement important, mais le sort de nombreux vietnamiens s'est largement amélioré, et pas seulement de vietnamiens.

Je sais que c'est une vision marginale de la mondialisation vue de la vieille Europe, mais pour moi, la mondialisation a fait plus pour le développement que 70 ans de PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) et de CCFD réunis.

Mais revenons-en à mon projet de mi temps pour une association, mi temps pour mon entreprise (soit 330 heures pour l'association et 30 heures pour mon entreprise car je parlais évidement d'un mi temps de chez d'entreprise, pas de celui d'un fonctionnaire (17 heures) ou d'un représentant syndical à EDF (10 heures).

Force est de constater que je n'ai pas été en mesure de libérer 50% de mon temps à partir de 35 ans pour aider au développement. Aussi, en attendant, j'ai décidé de contribuer à une association montée, ironie du sort, par un autre diplômé de l'EDHEC, mon école de commerce: Entrepreneursdumonde.org, une association spécialiste dans le microcrédit. Ce que je donne à cette association correspond plus ou moins à 10% de mon salaire. On est loin du 50% de mon temps prévu, mais le temps m'a appris la patience.

Troisième plan: j'aurais pu être plus utile à mon compte en banque

En tant qu'entrepreneur qui "dure", j'ai laissé sur le côté de la route de nombreux startupers qui ont "tout cramé" et rejoint les rangs des salariés quelques années plus tard, j'ai aussi laissé de côté des entrepreneurs qui ont réussi à maintenir à flot leur entreprise durant 4 ou 5 ans et qui n'ont pas réussi à prendre un virage, à un moment donné ou tout changeait, qui leur a été fatal. J'ai, aussi, laissé sur le côté des entrepreneurs dont l'entreprise survit péniblement et qui se résume à une ou deux personnes.

Loin de moi l'idée de m'enorgueillir de mon succès tout relatif car je connais le mérite de ceux qui créent leur entreprise, qui ne la voient jamais décoller mais qui continuent, pourtant, à se battre pour elle.

Complètement à l'opposé, je vois des entrepreneurs qui ont réussi dix fois mieux que mois. Ils sont quelques centaines. D'autres ont réussi 100 fois mieux que moi. Ils sont quelques dizaines. D'autres ont réussi 1000 fois mieux que moi. Ils sont une poignée.

Je me suis donc interrogé sur ce fossé qui me séparent de ces trois groupes.

Le nombre de points de QI ne parait pas être un facteur discriminant. Tous en ont beaucoup, mais pas nécessairement plus que moi.

Les idées ? Ils n'ent ont pas plus que je n'en ai.

En revanche, ils se sont peut être plus concentrés que moi par l'argent. J'ai découvert il y a trois ans une grosse différence entre eux et moi: ils ont fait de leur enrichissement une priorité. A titre d'exemple, je suis, depuis plusieurs années, le blog de l'un des entrepreneurs stars des années dotcom et de la bulle. Il est devenu, maintenant, business angel et ne parle que d'investissement, de risque, de marché et à la marge de technologie et d'épanouissement personnel. Tout ce qu'il dit est très pertinent et enrichit mes réflexions. Mais, la première société qu'il a fondé qui lui a mis le pied à l'étrier a été un échec financier tant parce qu'elle n'a jamais atteint l'équilibre que parce que ses investisseurs ont perdu de l'argent. En revanche, lui, s'est très bien rémunéré lorsqu'il était aux commandes de la société et a demandé un gros chèque lorsqu'on lui a demandé de partir. Très opportuniste, il a su rebondir. Il n'a jamais réussi à monter une entreprise rentable, mais s'est fortement enrichi. Je pourrais citer aussi, à une autre échelle, deux entrepreneurs dont l'entreprise a perdu beaucoup d'argent d'une période de 10 ans, mais qui se sont enrichis en achetant des locaux et en les louant à leur propre entreprise. Ils se sont ainsi, constituer un patrimoine immobilier, sur 10 ans avec l'argent des investisseurs qui n'ont plus que leurs yeux pour pleurer, une fois que tout l'argent de départ a été perdu.

Autre exemple: Xavier Niels qui s'est d'abord largement enrichi grâce à des sites roses (on sait tous ce qu'il y avait derrière, même la police qui l'a auditionné dans une affaire de proxénétisme) avant de devenir très très riche grâce à Free et Free mobile, entreprise fondée sur une logique de low cost (bas salaire, pression sur les fournisseurs...). Attention, je ne porte pas de jugement sur ces modèles d'entreprise, d'autant qu'il ne suffit pas d'arrêter ces choix pour réussir une entreprise et devenir le numéro deux de l'accès internet en France. Il faut surtout, une certaine forme de talent et de la volonté. En outre, Xavier Niels remet au tapis régulièrement. Il investit, réinvestit et réréinvestit. Et, de temps en temps, il retire un peu d'argent: en octobre 2013, par exemple, il a décidé de vendre pour 250 millions d'euros d'actions d'Illiad alors que le cours est au plus haut. Dans le même ordre d'idée, l'exemple du fondateur de Looksmart, un vieux moteur de recherche anglosaxxon est édifiant.Je le soupconne d'avoir progressivement racheté des parts à un cours 20% inférieur, après que l'action a chuté, après l'annonce de la tentative de rachat de Free sur l'opérateur américain Tmobile. S'il a fait cela, il a pu racheté les titre vendus pour 200 millions d'euros et ainsi, engrangé un bonus de 40 millions d'euros. Une bagatelle.

Si j'ai ces soupçons sur Free, c'est parce qu'en lisant un article sur le fondateur de moteur d'un recherche, j'ai découvert que pour vraiment s'enrichir, il fallait revendre ses actions à des moments stratégiques, y compris lorsque l'entreprise que l'on a créée ne gagne pas d'argent. C'est ce qu'a fait le PDG de Looksmart: au plus fort de la bulle internet, en 2000, un an après son introduction en bourse et sachant parfaitement que son entreprise allait décliné, il a revendu pour 30 millions de dollars d'actions juste avant que le cours ne soit divisé par 35...

Je n'ai pas d'envie ou de regret, par rapport à ces personnages, parce que, soyons honnête, outre le fait qu'il aurait fallu que je transforme mes sociétés en autre chose que ce qui était prévu dans le projet initial pour que je puisse les introduire en bourse. Il aurait aussi fallu que j'inspire suffisamment confiance à de pures financiers pour qu'ils investissent et qu'enfin pour ces compromis et sacrifices aient un sens du point de vue mes finances personnelles, j'aurais revendre mes actions au plus haut, c'est à dire, les revendre en sachant que la personne ou la société qui me les rachèteraient feraient une moins value. C'est un vrai choix.

Le PDG de Looksmart ne s'est pas enrichi parce que la société qu'il a créée, créait de la valeur ou générait des bénéfices, mais parce qu'il a trouvé des investisseurs qui ont perdu de l'argent en lui rachetant des parts à une valeur supérieure à ce qu'elles valaient réellement. Et c'est là que le bas blesse: sciemment faire perdre de l'argent à des investisseurs ne fait pas partie des choses que j'ai envie de faire. Je ne suis pas parfait et ne me pose pas en modèle. Mais, autant je suis à l'aise pour m'enrichir en réalisant un travail utile et en prenant une partie des bénéfices de mes petites sociétés, autant m'enrichir en spéculant contre ma société et contre d'autres personnes, ne me parait pas une bonne option.

C'est une petite consolation, sachant qu'aucune de mes sociétés ne sera jamais introduite en bourse, de toute façon.

Allez, au boulot, il faut que je mérite mon salaire d'entrepreneur internet qui va s'enrichir petit à petit à cause de ses états d'âme, à moins que ce ne soit à cause des objectifs qu'il s'est fixé qui dépasse les pures objectifs financiers :-)